05 mai 2008
Mai 68, leçon économique : la congélation des droits acquis, par Jean-Louis Caccomo*
À l’occasion de la sortie du livre Liquider Mai 68 ? dirigé par Chantal Delsol et Matthieu Grimpret (Presses de la renaissance), nous ouvrons une série de réflexions des auteurs de ce collectif, où, chacun dans son domaine de compétence, livre son analyse de Mai 68, de ses conséquences, et de sa… célébration. Faut-il liquider Mai 68, et si oui, comment ? Cette semaine, l’économiste Jean-Louis Caccomo.JE SUIS FIER d’avoir participé à l’ouvrage collectif de Matthieu Grimpret et Chantal Delsol, Liquider mai 68 ? pour proposer une analyse économique des accords de Grenelle dans une perspective différente de la rengaine convenue. À une époque où l’on se fait fort de défendre le droit des minorités et la diversité des opinions, il est plus que nécessaire de briser le consensus et de pouvoir discuter sans tabou sur des périodes troublées de notre histoire contemporaine avant que la mythification en cours neutralise toute discussion plus objective.
Car les hommages nostalgiques ont déjà commencé et nous sommes déjà assommés de cantiques obligés de tous les soixante-huitards sur le retour dont la plupart sont devenus aujourd’hui des notables installés ou des hommes de pouvoir sur fond de manifestations lycéennes chroniques. Nous assistons à cette messe tous les dix ans, en 88 et en 98, comme si chaque génération voulait rallumer une flamme éteinte trop vite.
Mais à défaut d'avoir un avenir, on ressasse le passé en le déformant au passage pour les besoins de la propagande en place. Car il faut bien regarder en face son passé : on ne sait pas où l'on va lorsque l'on ne sait plus d'où l'on vient.
Les ornières de Grenelle
Les fameux accords de Grenelle, récemment élevés au rang de mythe inattaquable à l'occasion du Grenelle de l'environnement [1], ont entériné une pratique politique qui constitue une grave déviance de nos institutions républicaines. Quelle que soit l'issue des urnes, le dernier mot revient à la rue, dans un troisième tour permanent orchestré par les partenaires sociaux qui sortent ainsi outrageusement de leur rôle. Ces derniers participent ainsi au filtrage des politiques économiques autorisées, en les soumettant à des critères qui sont de véritables critères de Maastricht avant l'heure à la différence près qu’ils n’ont jamais été ratifié devant aucun parlement.
Depuis les (vrais) accords de Grenelle, nos politiques ont toujours suivi la même direction : baisse du temps de travail, accroissement des minimas sociaux, augmentations des salaires sans tenir compte des performances de notre économie réelle. Et toute politique n'appliquant pas ces principes, dans une logique de soutien à la consommation, fut de fait écartée, de sorte que les alternances politiques ne furent qu'un leurre. Il y a les politiques économiques autorisées et celles qui seront définitivement interdites.
C'est ce format qui nous a interdit d'envisager dans les années quatre-vingt les seules politiques qui s'imposaient dans le monde entier après la fin d'une période fondée sur la progression régulière des gains de productivité (les trente Glorieuses), et qui ont permis à l'Angleterre et les USA de retrouver le chemin de la prospérité. C’est cet héritage qui nous a permis de railler Reagan et de diaboliser Thatcher, alors qu’ils étaient en train de littéralement sauver leur pays du désastre tandis que nous poursuivions sur la voie tracée par les accords de Grenelle avec le passage aux 39 heures, la baisse de l’âge de la retraite et les augmentations de salaires sans rapport avec les gains sectoriels de productivité. Ce sont de telles ornières qui nous empêchent de traiter objectivement et dans toutes ses dimensions le problème du financement des retraites ou la question lancinante d’un chômage massif qui plombe notre société depuis 1973.
« Une révolte de petits bourgeois »
Mai 88, mai 98, mai 2008, chaque décennie apporte son lot de célébrations sans se donner la peine d'exposer un regard critique sur les événements ainsi montés au rang de mythe national, devenu aussi intouchables que le front populaire de 1936.
Pourtant, il faut avoir l’honnêteté de reconnaître qu’il y a une autre lecture des événements moins complaisante et moins glorieuse. Car les accords de Grenelle n’ont en aucune manière stoppés les émeutes de Mai 68. Malgré les concessions déjà irréalistes arrachées par les syndicats sous la pression de la rue, ce n’était pas suffisant et le gouvernement de l’époque s’est trouvé totalement dépassé, ce qui est le lot de tous gouvernements cédant à la passion de la rue.
Un mois plus tard, c’est un million de Français qui descendent les Champs-Elysées pour en appeler au Général de Gaulle. Le gouvernement qui venait de signer les accords de Grenelle était ainsi désavoué.
J'avais cinq ans en 1968... Mais j'ai le souvenir que mon père, qui avait délaissé sa Sicile natale dans un état de grande pauvreté, ne comprenait guère ce qu'il appelait une « révolte de petits bourgeois ». Je reconnais pleinement que ce mouvement a introduit des espaces de liberté individuelle dans une société corsetée et rigide. Mais force est d’admettre que cette société rigide a aussi rendu possible les trente Glorieuses, une période exceptionnelle de rattrapage économique qui a permis de rendre économiquement possible des aspirations d’un ordre supérieur. Les générations qui ont bâti cette prospérité ont connu des temps autrement plus durs, parsemés de guerres mondiales et de crises sociales.
En comparaison, la génération 68 fut bénie des dieux. Il ne s'agit pas de mettre tout le monde dans le même sac, en collant une étiquette réductrice à toute une génération. Mais les leaders les plus charismatiques du mouvement de Mai 68 ont mangé la soupe capitaliste des trente Glorieuses dans laquelle ils n’ont eu de cesse de cracher au nom d’une critique hystérique du libéralisme révélatrice de leur ignorance fabuleuse des principes économiques. Ils ont connu la révolution sexuelle sans le Sida. Ils ont rejeté des parents qui avaient connu les privations, la guerre et la souffrance. Ils ont laissé pousser des enfants sans cadre sous prétexte de ne rien interdire et d’expérimenter des méthodes pédagogiques progressistes. Ils ont profité de tous les acquis sociaux, s'empressant de partir aujourd’hui à la retraite (avec anticipation) avec le pactole et une espérance de vie en augmentation de sorte que la durée de vie à la retraite sera bientôt aussi longue que la vie active.
Qui paiera ?
Qui paiera ? Les enfants et les petits-enfants pardi, lesquels vont hériter de dettes et d’impôts nouveaux !
Les porte-paroles de cette génération gâtée, non contents d’avoir profité de cette miraculeuse conjonction d’avantages, non contents d’être nés au bon endroit au meilleur moment, terrorisent toujours les âmes, imposent leurs valeurs et leurs références intellectuelles, font régner une police de la pensée inflexible qui ne tolère aucune contradiction.
Ils sont installés dans les murs de Radio-France où ils professent leur marxisme décalé, débattant doctement de la crise du libéralisme ou de la fin du capitalisme. Ils ont pris les rênes de l’université où ils formatent encore les esprits sans aucune préoccupation de la réalité qui vient pourtant chaque jour démentir ses postulats erronés. Les mouvements lycéens et étudiants font désormais partis des rituels imposés. Et ceux qui ont le malheur de ne pas se conformer à ce format sont immédiatement traités de fascistes ou de réactionnaires. Avec eux, il n’y a pas de demi-mesure ! C'était cela aussi l'esprit de Mai 68.
Et pourtant, ils devraient faire preuve de plus de modestie. D’abord, ils se sont plantés sur toute la ligne dans leur lecture de l’histoire, cautionnant les pires régimes politiques. La plupart était maoïste au moment où Mao précipitait des millions de Chinois dans la famine au nom de la révolution culturelle.
Ensuite, ils vivent mieux que leurs parents alors que leurs enfants vivront moins bien qu'eux. Pour la première fois dans l’histoire de notre pays, une génération a été incapable de transmettre le flambeau de la prospérité, la croyant acquise. Et c’est sans doute parce qu’elle a été incapable de transmettre les facteurs de cette prospérité que sont le capital humain (c’est-à-dire principalement la confiance, la morale, la compétence et la connaissance du monde, de l’économie et de l’homme) et l’épargne. L’Éducation nationale, qu’elle a proprement phagocytée, n’assure plus son rôle de transmission des connaissances. Elle a toujours condamné cette école « bourgeoise ». Pour elle, l’école doit « fabriquer des citoyens solidaires », entendez par là des moutons incapables de penser par eux-mêmes et de se débrouiller sans l’État-berger.
Quant à l’épargne, elle suffit à peine à supporter la charge de la dette publique. Dans ce contexte, que reste-t-il pour l’investissement productif, pour le financement plus risqué de la recherche et de l’innovation sans lesquels aucune croissance ne saurait être durable ?
Quelle dignité peuvent avoir des parents qui laissent des factures à leurs enfants alors qu’ils ont eux-mêmes hérités d’un véritable trésor ? Car ils sont nés dans un pays riche et ils laisseront un pays en voie de sous-développement. Mais ils n’auront jamais le courage de l’admettre et ils sauront toujours trouver des boucs émissaires : c’est la faute au grand capital ! Diantre, quelle trouvaille pour ces esprits pétris de dialectique et ces experts en langue de bois.
Par pudeur, au lieu de célébrer dans la rue cet anniversaire pittoresque, taisez-vous enfin, laissez la place à d’autres, prenez votre retraite, profitez encore de vos vieux jours, mais de grâce, cessez de donner des leçons.
Jean-Louis Caccomo est docteur en sciences économiques de l'université d'Aix-Marseille II, maître de conférences à l'université de Perpignan.
Liquider mai 68 ?
Par Chantal Delsol et Matthieu Grimpret (dir)
Presses de la renaissance, avril 2008, 292 p., 19,95 €.
■ Avec Patrice de Plunkett, Denis Tillinac, Christophe Durand, Jean Sévillia, Jean-Marie Petitclerc, Paul-Marie Coûteaux, Sarah Vajda, Antoine-Joseph Assaf, Jacques Garello, Ludovic Laloux, Elsa Godart, François Grimpret, Jean-Louis Caccomo, Pierre Guénin, Steve Frankel, Michelle d'Astier de La Vigerie, Ioanna Novicki, Dominique Folscheid, Ilios Yannakakis.
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[1]On voit mieux le rapport lorsque Nicolas Hulot, défenseur emblématique et médiatique de la cause écologique, avoue ses sympathies profondes pour Besancenot et Cohn-Bendit.
17:59 Publié dans Idées | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : mai 68, economie
23 novembre 2007
Cavanaugh : l’économie chrétienne du renoncement, par Thibaud Collin
Disons-le d’emblée, "Être consommé", le dernier livre de l'Américain Cavanaugh, est un livre stimulant. L'ouvrage, publié par les éditions de l'Homme nouveau, adopte cependant une perspective qui n’est pas sans poser un réel problème.
William Cavanaugh est un théologien qui enseigne à l’université Saint-Paul dans le Minnesota. Il réfléchit dans ce livre (un recueil d’articles, d’où l’aspect parfois décousu du propos) sur notre manière de vivre et d’agir dans le contexte d’une économie mondialisée. Il explicite ce que présuppose le “consumérisme” actuel [1] ; il en montre la perversité et provoque les chrétiens à un examen de conscience à propos de leur vie économique. Il s’agit de sortir de l’attitude de l’autruche en considérant la totalité de ce qui est impliqué par l’acte d’achat : autrement dit, apprécier les conditions de production de ce que j’achète. En effet, acheter est un acte libre, ce n’est pas moralement neutre.
Ignorance frénétique
La lecture de Cavanaugh provoque une prise de conscience de ce qui se joue dans les modes de consommation actuels, incontestablement frénétiques. C’est bien de l’orientation du désir humain et de l’usage de la liberté dont il est question. Paradoxe : le consumérisme (appelons le ainsi) a ceci de commun avec l’ascétisme chrétien qu’il implique, contrairement à une vue trop rapide, un détachement vis-à-vis des biens matériels et de leur conditions de production. Mais là où le consommateur frénétique se détache du produit acheté pour s’attacher à cet autre et ce à l’infini, dans une perpétuelle fuite en avant, le détachement chrétien mesure l’intrinsèque relativité des choses créées, incapables de combler le désir d’absolu dont seul Dieu est en réalité l’objet. Cavanaugh produit sur ce dérèglement du désir des pages inspirées de saint Augustin et même de Pascal (sur le divertissement), invitant chacun à une conversion du regard et à une relecture spirituelle de sa propre consommation.
Il s’agit de prendre conscience que le consumérisme mondialisé nous détache des conditions de production et de la vie réelle des travailleurs lointains. Ceux-ci peuvent ainsi être exploités par notre ignorance qui, dès lors, devient coupable.
Cavanaugh étaye son appel à la conversion en montrant que l’alternative n’est pas utopique puisqu’il en existe déjà des réalisations. Il cite notamment par exemple la société coopérative Mondragon en Espagne, fondée sur « la juste répartition de la propriété et par la reconnaissance de la dignité du travail » (p.62).
La réflexion de Cavanaugh aboutit assez rapidement à une méditation sur l’eucharistie et sur l’Église, lieux propres d’une consommation pleinement adéquate au dessein de Dieu sur l’homme. « Consommer l’eucharistie est un acte d’anti-consommation, dit-il, car dans ce cas, consommé c’est être consommé, être élevé pour participer à quelque chose de plus grand que soi, toutefois d’une manière où l’identité du soi est paradoxalement garantie » (p. 141).
Impasse morale
Mais arrivés à ce stade, un malaise s’empare du lecteur. La richesse spirituelle et théologique d’une telle démarche emporte l’adhésion, la radicalité du message séduit, mais la démonstration semble échapper au réel.
La possibilité et même le bien-fondé d’une approche théologique de la micro-économie ne sont pas en cause ; a fortiori, la pertinence d’une élaboration théologique de l’histoire (inspirée ici du grand Balthasar) pour penser les enjeux contemporains. Mais pourquoi la thèse de Cavanaugh donne l’impression d’une omission majeure ?
Théologien catholique, Cavanaugh a cependant tendance à nier toute consistance à l’ordre naturel. Pour lui, le réel corrompu n’est pas réel. On l’avait déjà vu lors de sa critique de l’État dans Eucharistie et Mondialisation (Ad solem). Il renouvelle ici le même écrasement des ordres, l’ordre de la grâce finissant par se substituer à l’ordre naturel.
Or l’économie est une réalité morale, et une approche théologique de l’économie implique une théologie morale. La théologie morale, elle, présuppose une doctrine de l’acte humain considéré dans sa consistance naturelle, dans le réel tel qu’il est, non tel qu’on voudrait qu’il soit. Ainsi toute la réflexion philosophique sur les vertus (les dispositions habituelles à agir bien) ne peut être omise ; la morale n’est pas annexe, ni abstraite ; dans l’ordre de l’action, elle doit au contraire être intégrée de manière centrale à toute transformation du monde et de soi — les vertus humaines étant, dans une perspective chrétienne, saisies et assumées dans une lumière plus haute par la grâce et les vertus théologales.
Hors du monde
En l’occurrence, la vertu propre de la vie économique est la justice, selon ses diverses modalités (commutative, distributive et légale). Dès lors, en appeler immédiatement à l’eucharistie pour régler des questions de choix économiques, c’est court-circuiter l’ordre humain auquel renvoie en tant que telle la vie économique. C’est d’autant plus étonnant que les exemples donnés par Cavanaugh relèvent de cette mise en pratique de la vertu de justice. On a l’impression qu’il ne va pas jusqu’au bout du présupposé de ces exemples, comme si la systématisation théorique de son approche lui permettait de résoudre la difficulté : le monde est corrompu, seul existe le réel eucharistique.
Certes, on ne reprochera pas à Cavanaugh de montrer l’importance de l’eucharistie dans toute la vie du chrétien, donc aussi dans ses choix économiques, mais on regrette qu’il se limite doctrinalement à une approche finalement plus mystique que théologique du problème (la mystique du détachement est un choix de vie, ce n’est pas une lecture morale du monde). Une telle attitude intellectuelle n’est pas sans danger puisqu’elle peut faire croire que la liturgie permet de s’épargner l’acquisition et l’usage des vertus humaines proportionnées à notre vie ici bas.
Concluons : Cavanaugh est pertinent dans sa critique des structures de péché à l’œuvre dans notre fonctionnement économique (par exemple, sur la perversion du marketing) mais il pèche par manque de distinction des ordres de réalité (naturel et surnaturel). Cela conduit pratiquement à investir l’Église d’une mission alternative hors de la réalité sociale, économique et politique, bref à un renoncement.
Pour en savoir plus :
■ William Cavanaugh, Être consommé,
Trad. Daniel Hamiche et Denis Sureau,
Éd. de l’Homme nouveau, 168 p., 19 €
■ À commander en ligne à la librairie de l’Homme nouveau
[1] Cavanaugh parle de « consumérisme ». Au sens strict, et dans le premier sens de l’anglo-américain lui-même consumerism, le mot désigne la protection du consommateur, pas la consommation effrénée. Les sociologues en ont inversé la signification pour lui attribuer par métonymie le sens d’idéologie de la société de consommation.
16:55 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Idées, Economie, Théologie, Doctrine sociale de l'Eglise, Ethique


