23 mai 2008

Les vaines liturgies de Mai 68, par François et Matthieu Grimpret

931494011.jpgÀ l’occasion de la sortie du livre collectif "Liquider Mai 68 ?" dirigé par Chantal Delsol et Matthieu Grimpret (Presses de la renaissance), nous ouvrons une série de réflexions des auteurs, où chacun, dans son domaine de compétence, livre son analyse des "événements", de leurs conséquences, et de leur… célébration. Faut-il liquider Mai 68 ? Si non, pourquoi, et si oui, comment ? Cette semaine, après l’économiste Jean-Louis Caccomo, et Chantal Delsol, François et Matthieu Grimpret.


L’HOMME ASPIRE, de manière fondatrice, à être situé dans le temps, comme il aspire à l’être dans l’espace [1]. C’est ce qu’André Neher appelle le « besoin d’inchronisme » [2]. Un besoin particulièrement pressant pour la génération née entre 1945 et 1951 [3], la première à n’avoir jamais eu à craindre sérieusement la mort : pas de famine, pas d’épidémie imparable, pas de guerre…

Un besoin pressant, oui, mais laissé en plan, au point que les hommes modernes, en particulier en Europe [4], semblent souffrir de « sous-régime historique ». Ils sont en attente d’événements. Bref, ils sont affectés par le phénomène triste et fécond que Douglas Copland décrit dans son drôle de livre Generation X [5] : l’« historical underdosing ». Ils ne reçoivent pas, pour ainsi dire, leur « dose d’histoire » quotidienne.

Né dans le confort, le soixante-huitard, plus que les autres hommes peut-être, aspire à comprendre sa vie comme intégrée à une histoire plus vaste, et qui se raconte, à un récit qui transcende son existence parfois bien misérable. Il attend, oreilles grandes ouvertes, mains prêtes à recevoir, d’être sujet à cet « espoir cosmique » dont le cardinal de Lubac disait qu’il caractérisait de manière essentielle la prédication des premiers chrétiens. Ça ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval, certes.

Le catalyseur musical

Il lui faut une liturgie. La caractéristique qu’en donne le cardinal Ratzinger provient d’un point de vue catholique, mais semble convenir aussi aux autres religions : la liturgie doit « embrasser l’ordonnance de l’existence humaine dans son entier » [6]. La liturgie ne se substitue pas au temps et à l’espace, elle les informe et les ravit à la désintégration – les rendant autres. La liturgie est en ce sens un voyage à la façon de Nicolas Bouvier [7], c’est-à-dire un « usage du monde », un « sauvetage de l’atome » à quoi un sens – direction et signification – est désormais donné.

Il y eut, dans les événements français de mai 68, et plus largement dans la contre-culture des sixties et des seventies, des essais assez remarquables de liturgie contestataire. La musique, en particulier, y a joué un rôle catalyseur. C’est en 1965 que la jeunesse française commence à se réveiller en plébiscitant la chanson des Rolling Stones : Satisfaction (cinquième du classement annuel des ventes de disques en 1965). Un rythme effréné, la voix de Mick Jagger sensuelle, provocante et braillarde à la fois, et des paroles si faciles à comprendre qu’aucun dictionnaire bilingue n’est utile. Satisfaction appelle à l’orgasme, aux rejets des conventions amoureuses traditionnelles et au plaisir immédiat, sans conditions ni fioritures. Une claque infligée de plein fouet au visage de la France ronronnante des années gaulliennes.

Fun fun fun

En 1966, triomphe l’album Pet Sounds des Beach Boys, encore aujourd’hui considéré comme l’opéra rock hippie par excellence. Le temps est à la fête, au fun, fun, fun, à l’amour libre, aux drogues en tout genre. A tel point que la rumeur de l’époque veut que l’on ne puisse écouter cet album — et bien d’autres — sans avoir aux lèvres un joint de la meilleure herbe du pays ou dans le sang suffisamment de LSD pour pouvoir « tripper » aussi longtemps que dure l’opus des frères Wilson. Car la forme de rock qui naît alors à San Francisco — le psychedelic rock — est intimement liée à la prise de drogues. LSD, herbe, cannabis, champignons hallucinogènes, amphétamines, héroïne, tout y est et tous en prennent, déclenchant le courroux des autorités et le désarroi des parents.

La drogue fait « partie intégrante de l’expérience musicale » [8]. La musique psychédélique, née vers 1965 en Californie, cherche notamment à reproduire les sensations créées par (sous) le LSD : les artistes tentent d’exprimer un ailleurs, atteint au bout d’un voyage où se confondent musique et drogue. Les concerts sont les lieux privilégiés où rock et drogues se mêlent. À ce titre, le festival de Woodstock (août 1969), sans conteste le rassemblement le plus célèbre et symptomatique décidé au nom de la contre-culture, symbolise parfaitement cette confusion. Car Woodstock fut moins un festival qu’un rassemblement « religieux », une liturgie. Ses cérémonies furent la revendication d’un style de vie, et ce style de vie impliquait une célébration des relations mystiques entre les drogues et le rock. « Woodstock fut la célébration suprême de la drogue, non pas comme un euphorisant occasionnel, mais comme une sorte de vertu » explique Myra Friedman [9].

En quoi tous ces essais de liturgie, conçus à grands renforts d’oracles choraux, de libations en tous genres, de gymnastique ésotérique, de pèlerinage au Népal, furent-ils vains ?

Mille explications. La principale est sans doute l’immanence de cette pseudo-liturgie. Le cardinal Ratzinger écrit qu’une liturgie authentique « bâtit sa réalité […] et nous propose un ailleurs, une oasis de liberté, où il nous est permis, un bref instant, de laisser sans pression et sans contrainte couler notre existence — une évasion bienvenue de notre quotidien et de son poids. » La liturgie, comme adoration, « permet [ainsi] à l’homme de dépasser sa vie quotidienne, de participer déjà à la façon d’exister « du ciel », du monde de Dieu » [10]. Non des paradis artificiels.






Liquider mai 68 ?
Par Chantal Delsol et Matthieu Grimpret (dir)

Presses de la renaissance, avril 2008, 292 p., 19,95 €.
■ Avec Patrice de Plunkett, Denis Tillinac, Christophe Durand, Jean Sévillia, Jean-Marie Petitclerc, Paul-Marie Coûteaux, Sarah Vajda, Antoine-Joseph Assaf, Jacques Garello, Ludovic Laloux, Elsa Godart, François Grimpret, Jean-Louis Caccomo, Pierre Guénin, Steve Frankel, Michelle d'Astier de La Vigerie, Ioanna Novicki, Dominique Folscheid, Ilios Yannakakis.
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15:05 Publié dans Idées | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : mai 68

15 mai 2008

Chantal Delsol : “Le père chassé de sa maison”

2128011754.jpgÀ l’occasion de la sortie du livre collectif "Liquider Mai 68 ?" dirigé par Chantal Delsol et Matthieu Grimpret (Presses de la renaissance), nous ouvrons une série de réflexions des auteurs, où chacun, dans son domaine de compétence, livre son analyse des "événements", de leurs conséquences, et de leur… célébration. Faut-il liquider Mai 68 ? Si non, pourquoi, et si oui, comment ? Cette semaine, après l’économiste Jean-Louis Caccomo, entretien avec Chantal Delsol, de l’Institut.



LIBERTE POLITIQUE. — Quel est, selon vous, le plus mauvais des fruits de Mai 68 ?

CHANTAL DELSOL. — Indiscutablement, l’abaissement de l’autorité. Mais tout de suite, il me faut préciser que tout événement néfaste a son revers positif : ainsi les événements de Mai 68, et tout ce qui gravite autour, ont eu le mérite de poser le problème de l’autorité et de sa légitimation. Au-delà de toutes les foutaises, le mouvement de Mai voulait répondre à une vraie question. Et il y a répondu. Au prix fort, certes !

Quelle était cette question ?

Celle des fondements de l’autorité individuelle et collective. Au cours de son histoire, la civilisation occidentale est peu à peu passée d’une éducation d’initiation à une éducation d’initiative. En d’autres termes, dans notre culture européenne, l’éducation ne va pas de soi. Il est légitime de se poser des questions sur la manière dont on transmet – ou non – les savoirs et les comportements, et ce que sont ces savoirs et ces comportements.

En effet, la transmission doit servir à former un être autonome. Or cette autonomie encouragée à la fois par l’héritage grec et par l’héritage chrétien s’est longtemps heurté à l’autoritarisme paternel, un autoritarisme de nature presque sauvage, qui s’analyse notamment avec les outils de l’ethnologie et de la psychologie. Le problème qui se glisse derrière Mai 68, c’est la difficulté à réformer sans détruire : les acteurs de Mai ont détruit ce que personne ne pouvait amender. Puis ils ont fini par récuser, non seulement les modalités de transmission, mais aussi le contenu même de ce qui était transmis. Naturellement, il aurait mieux valu une transformation sereine, qui n’aurait pas jeté le bébé avec l’eau du bain.

Surtout que ce sont les plus fragiles qui ont payé les pots cassés de la pseudo-révolution des soixante-huitards…

En effet. D’une part, j’ai tendance à considérer que certains aspects de Mai 68 font de ce mouvement une pantalonnade d’enfants gâtés. D’autre part, c’est l’absence du père qui fragilise le plus les familles aujourd’hui – fragilité humaine, matérielle, psychologique, presque métaphysique. La psychologue Elsa Godard l’explique très bien dans notre livre. Les relations entre homme et femme, parents et enfants, sont devenues très difficiles à la suite de Mai 68, qui s’apparente d’une certaine manière à une véritable explosion pulsionnelle. Le père de famille a été voué aux gémonies, si bien qu’il a pratiquement disparu, et les psychiatres le disent : autrefois l’enfant était dépressif par trop de père, aujourd’hui, par absence de père.

Tout était-il mauvais dans Mai 68 ?

Non, sans doute pas. Ne serait-ce que parce qu’une société a besoin d’avancer, de sentir qu’elle évolue et progresse. Pour ma part, je crois à l’amélioration des sociétés humaines. Mais tout ce qui bouge n’est pas forcément un progrès. On dit souvent que le bien ne fait pas de bruit – ce n’est pas faux. À chaque grande étape de l’histoire, il faut déceler et combattre les perversions qui se glissent à la faveur de la médiocrité humaine – la mienne, la vôtre, la nôtre.

Éviter les effets de balancier, qui nous trimballent d’un extrémisme à l’autre : voilà l’enjeu. Qu’une idée devienne folle ne signifie pas nécessairement qu’il faille la liquider, pour reprendre le titre de notre livre. L’histoire nous le montre. Par exemple, les errements des Lumières n’ont pas pu détruire la vocation chrétienne d’amélioration du monde.

En quoi la conception qu’on se fait de l’action politique a-t-elle changé à la suite de Mai 68 ?

Des slogans du style « Demandons l’impossible » sont proprement ahurissants ! Ils sont même mortifères. La cité parfaite n’existe pas ; les rêves de grand soir sont illusoires. Le soir finit toujours en nuit, d’ailleurs… En réalité, la question est de savoir quel prix nous sommes prêts à payer pour le progrès. Les bénéfices de Mai 68 – puisqu’ils existent – auraient pu se déployer sans devoir passer par une dégringolade qui nous laisse encore pantois. Tout a été à l’excès, sans doute aussi parce que certaines idéologies s’en sont mêlées, qui ne demandaient, elles, qu’à effacer de la terre toute l’autorité des anciennes sociétés, afin d’instaurer la leur. Une autorité oppressive et massifiante.

Quelle solution, alors ?

Le mouvement de Mai a laissé des séquelles graves, nous le savons bien. Mais la réalité anthropologique a le dernier mot : nous sommes en train de réapprendre, devant les conséquences de ces catastrophes, que nulle transmission ne peut s’accomplir sans autorité, et que l’apprentissage de l’initiative ne se passe jamais de l’autorité du père. Les cheveux longs sont aujourd’hui des cheveux blancs : le réel reprend le dessus, qu’on le veuille ou non. La démographie est mère des sciences humaines. Je terminerais par les vers de Jules Supervielle que je commente dans ma contribution au livre Liquider Mai 68 ? :

Tes yeux trouveraient dans les miens
le secours que l’on peut tirer
De cette chose haute à la voix grave
qu’on appelle un père dans les maisons.






Liquider mai 68 ?
Par Chantal Delsol et Matthieu Grimpret (dir)

Presses de la renaissance, avril 2008, 292 p., 19,95 €.
■ Avec Patrice de Plunkett, Denis Tillinac, Christophe Durand, Jean Sévillia, Jean-Marie Petitclerc, Paul-Marie Coûteaux, Sarah Vajda, Antoine-Joseph Assaf, Jacques Garello, Ludovic Laloux, Elsa Godart, François Grimpret, Jean-Louis Caccomo, Pierre Guénin, Steve Frankel, Michelle d'Astier de La Vigerie, Ioanna Novicki, Dominique Folscheid, Ilios Yannakakis.
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05 mai 2008

Mai 68, leçon économique : la congélation des droits acquis, par Jean-Louis Caccomo*

1925103368.jpgÀ l’occasion de la sortie du livre Liquider Mai 68 ? dirigé par Chantal Delsol et Matthieu Grimpret (Presses de la renaissance), nous ouvrons une série de réflexions des auteurs de ce collectif, où, chacun dans son domaine de compétence, livre son analyse de Mai 68, de ses conséquences, et de sa… célébration. Faut-il liquider Mai 68, et si oui, comment ? Cette semaine, l’économiste Jean-Louis Caccomo.

JE SUIS FIER d’avoir participé à l’ouvrage collectif de Matthieu Grimpret et Chantal Delsol, Liquider mai 68 ? pour proposer une analyse économique des accords de Grenelle dans une perspective différente de la rengaine convenue. À une époque où l’on se fait fort de défendre le droit des minorités et la diversité des opinions, il est plus que nécessaire de briser le consensus et de pouvoir discuter sans tabou sur des périodes troublées de notre histoire contemporaine avant que la mythification en cours neutralise toute discussion plus objective.

Car les hommages nostalgiques ont déjà commencé et nous sommes déjà assommés de cantiques obligés de tous les soixante-huitards sur le retour dont la plupart sont devenus aujourd’hui des notables installés ou des hommes de pouvoir sur fond de manifestations lycéennes chroniques. Nous assistons à cette messe tous les dix ans, en 88 et en 98, comme si chaque génération voulait rallumer une flamme éteinte trop vite.

Mais à défaut d'avoir un avenir, on ressasse le passé en le déformant au passage pour les besoins de la propagande en place. Car il faut bien regarder en face son passé : on ne sait pas où l'on va lorsque l'on ne sait plus d'où l'on vient.

Les ornières de Grenelle

Les fameux accords de Grenelle, récemment élevés au rang de mythe inattaquable à l'occasion du Grenelle de l'environnement [1], ont entériné une pratique politique qui constitue une grave déviance de nos institutions républicaines. Quelle que soit l'issue des urnes, le dernier mot revient à la rue, dans un troisième tour permanent orchestré par les partenaires sociaux qui sortent ainsi outrageusement de leur rôle. Ces derniers participent ainsi au filtrage des politiques économiques autorisées, en les soumettant à des critères qui sont de véritables critères de Maastricht avant l'heure à la différence près qu’ils n’ont jamais été ratifié devant aucun parlement.

Depuis les (vrais) accords de Grenelle, nos politiques ont toujours suivi la même direction : baisse du temps de travail, accroissement des minimas sociaux, augmentations des salaires sans tenir compte des performances de notre économie réelle. Et toute politique n'appliquant pas ces principes, dans une logique de soutien à la consommation, fut de fait écartée, de sorte que les alternances politiques ne furent qu'un leurre. Il y a les politiques économiques autorisées et celles qui seront définitivement interdites.

C'est ce format qui nous a interdit d'envisager dans les années quatre-vingt les seules politiques qui s'imposaient dans le monde entier après la fin d'une période fondée sur la progression régulière des gains de productivité (les trente Glorieuses), et qui ont permis à l'Angleterre et les USA de retrouver le chemin de la prospérité. C’est cet héritage qui nous a permis de railler Reagan et de diaboliser Thatcher, alors qu’ils étaient en train de littéralement sauver leur pays du désastre tandis que nous poursuivions sur la voie tracée par les accords de Grenelle avec le passage aux 39 heures, la baisse de l’âge de la retraite et les augmentations de salaires sans rapport avec les gains sectoriels de productivité. Ce sont de telles ornières qui nous empêchent de traiter objectivement et dans toutes ses dimensions le problème du financement des retraites ou la question lancinante d’un chômage massif qui plombe notre société depuis 1973.

« Une révolte de petits bourgeois »

Mai 88, mai 98, mai 2008, chaque décennie apporte son lot de célébrations sans se donner la peine d'exposer un regard critique sur les événements ainsi montés au rang de mythe national, devenu aussi intouchables que le front populaire de 1936.

Pourtant, il faut avoir l’honnêteté de reconnaître qu’il y a une autre lecture des événements moins complaisante et moins glorieuse. Car les accords de Grenelle n’ont en aucune manière stoppés les émeutes de Mai 68. Malgré les concessions déjà irréalistes arrachées par les syndicats sous la pression de la rue, ce n’était pas suffisant et le gouvernement de l’époque s’est trouvé totalement dépassé, ce qui est le lot de tous gouvernements cédant à la passion de la rue.

Un mois plus tard, c’est un million de Français qui descendent les Champs-Elysées pour en appeler au Général de Gaulle. Le gouvernement qui venait de signer les accords de Grenelle était ainsi désavoué.

J'avais cinq ans en 1968... Mais j'ai le souvenir que mon père, qui avait délaissé sa Sicile natale dans un état de grande pauvreté, ne comprenait guère ce qu'il appelait une « révolte de petits bourgeois ». Je reconnais pleinement que ce mouvement a introduit des espaces de liberté individuelle dans une société corsetée et rigide. Mais force est d’admettre que cette société rigide a aussi rendu possible les trente Glorieuses, une période exceptionnelle de rattrapage économique qui a permis de rendre économiquement possible des aspirations d’un ordre supérieur. Les générations qui ont bâti cette prospérité ont connu des temps autrement plus durs, parsemés de guerres mondiales et de crises sociales.

En comparaison, la génération 68 fut bénie des dieux. Il ne s'agit pas de mettre tout le monde dans le même sac, en collant une étiquette réductrice à toute une génération. Mais les leaders les plus charismatiques du mouvement de Mai 68 ont mangé la soupe capitaliste des trente Glorieuses dans laquelle ils n’ont eu de cesse de cracher au nom d’une critique hystérique du libéralisme révélatrice de leur ignorance fabuleuse des principes économiques. Ils ont connu la révolution sexuelle sans le Sida. Ils ont rejeté des parents qui avaient connu les privations, la guerre et la souffrance. Ils ont laissé pousser des enfants sans cadre sous prétexte de ne rien interdire et d’expérimenter des méthodes pédagogiques progressistes. Ils ont profité de tous les acquis sociaux, s'empressant de partir aujourd’hui à la retraite (avec anticipation) avec le pactole et une espérance de vie en augmentation de sorte que la durée de vie à la retraite sera bientôt aussi longue que la vie active.

Qui paiera ?

Qui paiera ? Les enfants et les petits-enfants pardi, lesquels vont hériter de dettes et d’impôts nouveaux !

Les porte-paroles de cette génération gâtée, non contents d’avoir profité de cette miraculeuse conjonction d’avantages, non contents d’être nés au bon endroit au meilleur moment, terrorisent toujours les âmes, imposent leurs valeurs et leurs références intellectuelles, font régner une police de la pensée inflexible qui ne tolère aucune contradiction.

Ils sont installés dans les murs de Radio-France où ils professent leur marxisme décalé, débattant doctement de la crise du libéralisme ou de la fin du capitalisme. Ils ont pris les rênes de l’université où ils formatent encore les esprits sans aucune préoccupation de la réalité qui vient pourtant chaque jour démentir ses postulats erronés. Les mouvements lycéens et étudiants font désormais partis des rituels imposés. Et ceux qui ont le malheur de ne pas se conformer à ce format sont immédiatement traités de fascistes ou de réactionnaires. Avec eux, il n’y a pas de demi-mesure ! C'était cela aussi l'esprit de Mai 68.

Et pourtant, ils devraient faire preuve de plus de modestie. D’abord, ils se sont plantés sur toute la ligne dans leur lecture de l’histoire, cautionnant les pires régimes politiques. La plupart était maoïste au moment où Mao précipitait des millions de Chinois dans la famine au nom de la révolution culturelle.

Ensuite, ils vivent mieux que leurs parents alors que leurs enfants vivront moins bien qu'eux. Pour la première fois dans l’histoire de notre pays, une génération a été incapable de transmettre le flambeau de la prospérité, la croyant acquise. Et c’est sans doute parce qu’elle a été incapable de transmettre les facteurs de cette prospérité que sont le capital humain (c’est-à-dire principalement la confiance, la morale, la compétence et la connaissance du monde, de l’économie et de l’homme) et l’épargne. L’Éducation nationale, qu’elle a proprement phagocytée, n’assure plus son rôle de transmission des connaissances. Elle a toujours condamné cette école « bourgeoise ». Pour elle, l’école doit « fabriquer des citoyens solidaires », entendez par là des moutons incapables de penser par eux-mêmes et de se débrouiller sans l’État-berger.

Quant à l’épargne, elle suffit à peine à supporter la charge de la dette publique. Dans ce contexte, que reste-t-il pour l’investissement productif, pour le financement plus risqué de la recherche et de l’innovation sans lesquels aucune croissance ne saurait être durable ?

Quelle dignité peuvent avoir des parents qui laissent des factures à leurs enfants alors qu’ils ont eux-mêmes hérités d’un véritable trésor ? Car ils sont nés dans un pays riche et ils laisseront un pays en voie de sous-développement. Mais ils n’auront jamais le courage de l’admettre et ils sauront toujours trouver des boucs émissaires : c’est la faute au grand capital ! Diantre, quelle trouvaille pour ces esprits pétris de dialectique et ces experts en langue de bois.

Par pudeur, au lieu de célébrer dans la rue cet anniversaire pittoresque, taisez-vous enfin, laissez la place à d’autres, prenez votre retraite, profitez encore de vos vieux jours, mais de grâce, cessez de donner des leçons.


Jean-Louis Caccomo est docteur en sciences économiques de l'université d'Aix-Marseille II, maître de conférences à l'université de Perpignan.

 


Liquider mai 68 ?
Par Chantal Delsol et Matthieu Grimpret (dir)

Presses de la renaissance, avril 2008, 292 p., 19,95 €.

■ Avec Patrice de Plunkett, Denis Tillinac, Christophe Durand, Jean Sévillia, Jean-Marie Petitclerc, Paul-Marie Coûteaux, Sarah Vajda, Antoine-Joseph Assaf, Jacques Garello, Ludovic Laloux, Elsa Godart, François Grimpret, Jean-Louis Caccomo, Pierre Guénin, Steve Frankel, Michelle d'Astier de La Vigerie, Ioanna Novicki, Dominique Folscheid, Ilios Yannakakis.

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[1]On voit mieux le rapport lorsque Nicolas Hulot, défenseur emblématique et médiatique de la cause écologique, avoue ses sympathies profondes pour Besancenot et Cohn-Bendit.

24 janvier 2008

« Laïcité positive » : une opportunité, par Thierry Boutet

da0dccfaf2ee2a54e35513b9b674768e.jpg Au Latran en décembre et à Ryad ce 14 janvier, Nicolas Sarkozy a fait bouger les lignes de la laïcité. Pour la première fois depuis la Révolution de 1789, un chef de l’État français fait l’apologie des religions et ose parler de Dieu en des termes que n’aurait pas désavoués le président de la conférence épiscopale. Il appelle cela la « laïcité positive ».

JUSQU’ICI la laïcité était un principe minimaliste. Depuis la Révolution française, la République ne veut pas entendre parler de Dieu ni de la religion. Issue de la très démocratique volonté générale, la République n’est, en principe, ni pour ni contre Dieu. Créée pour échapper à « l’omniprésence de la religion dans les affaires publiques » elle est areligieuse par essence. À partir de là, les « croyants » peuvent vaquer en privé à leurs affaires spirituelles, comme à leurs petits ou grands commerces.

En disant que les Français ne vivent pas seulement de pain mais aussi d’une parole venue du Ciel, Nicolas Sarkozy brise un tabou. En témoigne la fureur des laïcistes, qui lui reprochent d’ébranler les fondements de la République et de tenir des propos intéressés en instrumentalisant la religion.

Ils n’ont pas tout à fait tort. Confronté à l’islam des banlieues, le Président sait que dans les quartiers chauds, les imams coûtent moins chers que les éducateurs sociaux. Il l’a dit en 2005 alors qu’il était ministre de l’Intérieur et des cultes :
« Nos quartiers sont devenus des déserts spirituels, je ne pense pas que nous ayons quoi que ce soit à y gagner… Si personne n'explique que la vie n'est pas un produit de consommation, il ne faut pas s'étonner que le sens de la vie ne soit pas le même à La Courneuve qu'à Neuilly… Partout en France, et dans les banlieues plus encore qui concentrent toutes les désespérances, il est bien préférable que des jeunes puissent espérer spirituellement plutôt que d’avoir dans la tête, comme "seule religion", celle de la violence, de la drogue ou de l’argent. »
Déjà, il avait longuement exposé sa thèse dans son livre La République, les Religions, l’Espérance (entretien avec Thibaut Collin et Philippe Verdin, Cerf).

Si Nicolas Sarkozy pense que « les religions sont un "plus" pour la République », faisons lui grâce de la sincérité. Pour lui le citoyen ne peut être coupé en deux : d’un côté celui qui va à la messe, au temple, à la synagogue ou à la mosquée, et de l’autre celui qui met un bulletin dans l’urne. Dans les deux cas, c’est la même personne et celle-ci a des attentes spirituelles auxquelles son bulletin de vote ne répondra pas.

L’identité d’un peuple et son vouloir-vivre commun ne sont pas fait que de prospérité et de pouvoir d’achat. Il y entre aussi une dimension culturelle et spirituelle. La France a donc, pour Nicolas Sarkozy, des « racines chrétiennes » qu’elle ne peut renier si elle veut affronter son avenir.

Une question sans réponse

Tout cela est bel et bon : en tant que croyant, il faut se réjouir d’entendre le président de la République française affirmer que l’homme est ouvert à la transcendance et à une espérance qui peut aller plus loin que son existence terrestre. Sauf que les propos du Président s’inscrivent à l’intérieur d’une société « laïque » qui refoule le religieux dans la sphère privée et à l’intime du cœur de chacun. Il n’en conclut donc pas que les lois de la République devraient être plus respectueuses du Décalogue. Si les religions, comme il le dit lui-même, peuvent enseigner le respect de la vie, le sens de la justice, l’amour du pauvre et l’amitié du frère, quelle que soit son origine sociale ou ethnique, pourquoi les lois de la république ne le feraient-elle pas aussi ?

Une question hélas sans réponse : la République « plurielle » demeure laïciste dans ses lois, c'est-à-dire en rupture, sur plusieurs points, avec le Décalogue.

Quoiqu’il en soit, le Président nous ouvre une porte que nous ne devons pas laisser se refermer.

Un simple exemple de ce qui est possible : une enquête sur la liberté scolaire lancée en 2007 par la Fondation de Service politique a montré que 20 % des enfants de familles croyantes ont été brimés à l’école ou au lycée en raison de leur foi. Quand en CM1, une institutrice demande à ses tout jeunes élèves de réaliser une carte de vœux, que l’un d’entre eux dessine une crèche, et que l’institutrice la déchire devant toute la classe (« Pas ce genre d’histoire à l’école !) », où est la liberté de conscience ? Où est la liberté religieuse ?

S’agit-il d’un cas singulier ? Pas du tout ! La Fondation de Service politique est en mesure d’apporter des centaines de témoignages semblables.

Lorsque le ministre des cultes Michèle Alliot-Marie affirme « reconnaître le rôle de la spiritualité, de toutes les spiritualités, sous toutes leurs formes », nous pouvons demander que cette reconnaissance soit effective pour tous les petits Français, y compris quand ils sont chrétiens et à l’école.

La laïcité positive que souhaite le président de la République, c’est d’abord exiger que cessent ces agressions, menées sur des mineurs par des adultes salariés de l’État. Prochainement, la Fondation de Service politique prendra des initiatives en faveur du respect de la liberté religieuse à l’école. Un droit fondamental dont la mise en cause pourrait entrer dans le champ des attributions du médiateur de la République.

 
Pour en savoir plus :

■ Le discours du Latran
■ Le discours de Ryad sur le site de l'ambassade de France (PDF)

04 janvier 2008

Mgr Crepaldi : “L’Église est contre l’idéologie écologiste”

3681ebbcab55906239a78357870a883f.jpg“L'Église n'a jamais avalisé les formes radicales et idéologiques de l’écologisme, pour deux raisons. D’abord, parce qu'elles subordonnent l'homme à une prétendue centralité de la nature. Ensuite, certaines formes radicales d'écologisme risquent de bloquer le développement, et surtout de remettre en cause le droit au développement des pays pauvres”. C’est ce qu’affirme Mgr Giampaolo Crepaldi, secrétaire du Conseil pontifical Justice et Paix dans un entretien accordé à l'agence Fides (Fides.org) et que nous rapportons intégralement.


Fides. — Le débat sur les changements climatiques semble être envahi par les thèses catastrophistes. Quelle est la position du Conseil pontifical Justice et Paix sur cet aspect du problème ?

Mgr Crepaldi.— Le Conseil pontifical Justice et Paix a organisé il y a un an un séminaire international d'études sur les changements climatiques, dans le but d'approfondir cette problématique et d'en évaluer les implications éthiques et culturelles. Les travaux de ce séminaire ont permis de prendre acte effectivement que le débat sur les changements climatiques s’est polarisé autour de deux positions alternatives, qui soutiennent des thèses différentes et en contrepoint. En résumant, on peut dire que tous s’accordent sur la réalité des changements climatiques, le désaccord portant sur l’interprétation ou la recherche de la cause des changements climatiques.

Pour les uns, où se trouve la fine fleur du monde scientifique, dont les positions aujourd'hui sont indubitablement dominantes, la cause des changements climatiques est attribuée aux activités humaines, surtout industrielles ; l'autre école — qui a moins de visibilité et qui est moins aguerrie — soutient que l'homme pèse marginalement sur les changements climatiques et que la cause est imputable aux cycles naturels du réchauffement et du refroidissement de l'atmosphère. Le Conseil pontifical Justice et Paix a pris acte de ce débat et se réserve de proposer, dans un futur proche, des clés de discernement.

Les documents produits par les organismes des Nations-unies, notamment, soutiennent que l'homme est responsable du soi-disant "réchauffement global" et exaltent, comme certains écologismes, le rôle de la nature. Quels sont les risques de cette vision de la réalité ?

Le risque pour tout travail scientifique, surtout sur les questions d’environnement — parce que celles-ci concernent vraiment la vie quotidienne des personnes — est d’être utilisé non à des fins strictement scientifiques, mais dans une perspective idéologique. Je ne crois pas que ce soit l'intention des scientifiques concernés, mais il est indéniable qu'il existe des mouvements, culturels et politiques, qui utilisent les recherches scientifiques de manière instrumentale et idéologique. Avec de sérieuses conséquences.

La doctrine sociale de l'Église n'a jamais avalisé ces formes radicales et idéologiques d'écologisme, pour deux raisons. Avant tout, parce que celles-ci subordonnent l'homme à une prétendue centralité de la nature ; dans cette perspective, tout, l’homme compris, doit tourner autour de la nature, considérée comme le centre vers lequel tout doit converger. La seconde raison est que certaines formes radicales d'écologisme risquent de bloquer le développement, et surtout de remettre en cause le droit au développement des pays pauvres.

Ceci est une question très sérieuse aujourd'hui. Il faut donc toujours distinguer entre travail scientifique et exploitation idéologique du travail scientifique, autrement on risque d'aboutir à une vision de l'homme et de la nature qui se révèle contre l'homme et contre la nature.

Faut-il retenir de cela que dans le monde, se construit un véritable "business écologique", soutenu par des politiques qui entendent limiter le développement des pays les plus pauvres ?

Il faut poser un préalable, qui concerne la responsabilité de la politique, qui doit faire preuve de discernement et être libre de tous conditionnements à caractère idéologique, notamment à l’égard des affaires d’autrui, surtout de la part des pays développés ; il suffit de penser à la question des déchets. Le risque est réel que la sauvegarde de la création soit abordée en termes de business, et uniquement dans ces termes, avec le lancement ou la gestion d'affaires qui n'ont rien à faire avec la sauvegarde de l'environnement, mais qui sont liés à une économie à caractère mafieux.

Sur le plan international, en revanche, il est nécessaire, aujourd'hui, d'obtenir une gouvernance plus efficace, et efficace sur les questions d’environnement, afin que les institutions internationales compétentes soient en mesure de donner aux États et à la communauté internationale un cadre sage et équilibré d'orientations sur ces questions. Ce n’est pas d’aujourd’hui que le Saint-Siège formule cette demande. La doctrine sociale de l'Église, en demandant à reformuler un droit à un environnement sain, relie toujours ce droit à la dimension institutionnelle et juridique qui engage tous les États et la communauté internationale.

Le Saint-Père Benoît XVI invite à promouvoir des "styles de vie, des modèles de production et de consommation caractérisés par le respect de la création et les exigences réelles du progrès durable des peuples, en tenant compte de la destination universelle des biens". Pouvez-vous expliquer, en particulier, ce qu'entend la doctrine sociale de l'Église par "progrès durable" dans un monde globalisé ?

Le Saint-Père est intervenu sur les questions d’environnement de différentes manières. La référence au magistère du Saint-Père est constituée par deux mots importants de la Sainte Écriture : l'homme est appelé d’une part à garder la Terre, et de l’autre à la cultiver. Ces deux verbes disent qu'il est d’un côté inacceptable d’exploiter inconsidérément les ressources de la terre et, de l'autre, que la Terre est un bien donné par Dieu à l'homme pour être cultivée et cultivée au mieux de ses possibilités. Autrement dit, cultiver les ressources de la terre avec un esprit d'équité et de solidarité, parce que les biens de la Terre ont une valeur et une valeur universelle. Ceci comprend aussi la bataille contre les pauvretés, les inégalités. Les biens de la Terre ne peuvent pas être un objet d'accaparement de la part d'une petite portion de l’humanité, mais doivent être employés dans une perspective de solidarité.

Il est nécessaire d'ajouter que si le développement est authentique, il ne peut pas ne pas être durable. À travers la capacité des hommes, des peuples, le développement doit certainement satisfaire les besoins des générations présentes, sans cependant compromettre la satisfaction des besoins des générations futures. Donc, la culture des biens de la Terre doit être responsable, dans le sens qu’elle ne se limite pas à satisfaire les besoins des générations d'aujourd'hui, mais tient compte des exigences des générations futures. Ceci est le concept de développement durable présent dans le Compendium de la doctrine sociale de l'Église, publié il y à deux ans par le Conseil pontifical Justice et Paix.


*Mgr Crepaldi est secrétaire du Conseil pontifical Justice et Paix.
© Fides. Traduction française Libertepolitique.com.