01 février 2008
Débordements financiers : les parasites de la mondialisation, par Jacques Bichot*
Pour comprendre les événements qui chamboulent ces derniers temps le monde de la finance et de la banque, il convient de prendre un peu de recul.
La mondialisation permet de faire produire quantité de biens et services par la main d’œuvre à bon marché localisée (ou initialement localisée) dans les pays à faible niveau de vie. Ce fait génère une rente colossale au profit des détenteurs de capitaux et de savoir-faire technique et organisationnel, qu’ils soient situés dans les pays développés ou dans le tiers-monde. Les rentiers, comme il se doit, se disputent entre eux à qui aura la plus grosse part.
L’avantage initial appartient aux capitalistes : le taux de rendement sans risque – le taux d’intérêt « pur » diraient certains économistes – est très élevé. Les capitalistes sont donc semblables à des pêcheurs qui relèvent leurs filets dans des eaux très poissonneuses : leurs prises attirent les mouettes. Les développements hyper sophistiqués de la finance sont les ailes de certaines des mouettes humaines en quête d’une part du résultat de la pêche abondante et facile pratiquée par ceux qui exploitent les bancs de main-d’œuvre frugale.
La forte rentabilité dégagée par les grandes sociétés cotées provient en premier lieu de leur aptitude à délocaliser leur production ; c’est pourquoi elle a explosé depuis un quart de siècle, parallèlement à l’intensification de la mondialisation. Ces hauts rendements contrastent avec les rémunérations qu’obtient l’épargnant moyen : la différence est absorbée par des frais d’intermédiation (en grande partie une intermédiation « de marché ») extrêmement élevés, par une intense activité financière qui transforme en salaires et bonus des employés de la finance une part importante des bénéfices réalisés grâce à l’emploi de main-d’œuvre à bas salaires. Le système financier rend bien évidemment des services, de grands services ; mais il le fait à des coûts prohibitifs : en multipliant les opérations aussi inutiles que sophistiquées, il capture au profit de ses salariés (et de certains plus que d’autres, cela va de soi) la part la plus importante possible de la rente dont bénéficient les sociétés aptes à jouer le jeu de la mondialisation.
La crise du subprime et les parasites
Le problème s’accroît du fait que certaines de ces opérations ne sont pas seulement inutiles, mais nuisibles : c’est ce que l’on remarque en examinant la désastreuse affaire du subprime, qui engendre des « dégâts collatéraux » catastrophiques pour des centaines de milliers de ménages qui avaient rêvé d’accéder à la propriété de leur logement.
La crise du subprime a montré combien la tâche des parasites (au sens étymologique : ceux qui viennent vers la nourriture) est facilitée par les techniques de titrisation, de rehaussement de crédit, et de dissection du risque en petits morceaux que l’on recompose ensuite comme les particules de bois dans un panneau de contreplaqué ou les miettes de poisson dans les bâtons de surimi. À un bout de cette chaîne alimentaire des courtiers en crédit persuadaient les ménages modestes qu’ils pouvaient s’endetter pour acheter leur logement ; à l’autre bout, des gestionnaires de fonds d’investissement et autres SICAV monétaires « dynamiques » mettaient en portefeuille les titres-surimi fabriqués à l’aide de ces millions de prêts immobiliers ; entre les deux se situaient des escouades d’employés et de cadres bancaires, de traders et de techniciens de back-office, tous légitimement désireux de gagner leur vie en organisant l’activité économique par le biais de la finance.
Il n’est ici nullement question d’accuser ces professionnels, pas plus que les oiseaux, les crabes et les innombrables organismes qui vivent en prélevant une part des captures réalisées par l’homme. Il s’agit ici de comprendre, pas de juger. Comprendre que l’énormité des profits réalisés du fait de la rareté du capital relativement à l’abondance de la main-d’œuvre attire inévitablement des millions de travailleurs désireux d’avoir des miettes du festin, ou si possible de plus gros morceaux. Le trader sur lequel la direction de la Société générale a braqué les projecteurs était d’une grande modestie : en faisant des opérations sur 50 milliards, il espérait, dit-on, mériter une prime de 300 000 euros ! Il arrive qu’un gestionnaire de fonds d’investissement obtienne mille fois cette somme.
Les finances publiques aussi
Les finances publiques génèrent un phénomène du même genre : l’énormité des sommes prélevées sur les contribuables et cotisants attire naturellement des bataillons de travailleurs à la recherche de leur subsistance, ou d’une certaine aisance. C’est l’une des raisons pour lesquelles la fonction publique est hypertrophiée. L’accumulation de textes normatifs (lois, décrets, arrêtés, etc.) créateurs de complication inutile ou nuisible remplit la même fonction que la prolifération des instruments financiers : justifier l’emploi de nombreux travailleurs. Là où l’argent coule à flot, il va de soi que des milliers ou des millions de personnes vont essayer de se rendre artificiellement utiles en créant des procédures qu’elles seules seront capables de comprendre et de mettre en œuvre. C’est une partie de ce que les économistes appellent rent seeking, la recherche, ou la capture, de la rente. Certes, les règles de la fonction publique ne permettent pas de capturer au profit d’une seule personne des dizaines de millions d’euros comme le font quelques golden boys ; en revanche, elles rendent probablement possibles des sureffectifs encore plus importants.
« Sureffectifs » : cette expression ne doit pas être interprétée comme désignant spécialement des personnes qui se tournent les pouces. Beaucoup de libéraux s’imaginent que les administrations sont remplies de fonctionnaires désœuvrés : or ce n’est pas tellement le cas. Certains fonctionnaires se la coulent douce, mais il en va de même de certains salariés dans de nombreuses « boîtes » privées. Les sureffectifs sont constitués majoritairement de personnes qui travaillent – mais dont le travail ne sert à rien, quand il n’est pas nuisible. Croit-on qu’un courtier en crédits immobiliers du type subprime (c’est-à-dire à faibles mensualités initiales, de façon à tenter les ménages à faibles revenus) soit un paresseux ? Son travail fait du mal à des personnes et à la société, comme celui du fonctionnaire chargé du recouvrement d’un impôt injuste et mal conçu, mais il est bien réel.
Le secteur privé est envahi, comme le secteur public, par des emplois parasitaires, dès lors qu’il existe une rente à exploiter. Or les rentabilités de 15 % et plus qu’exige aujourd’hui le monde de la finance ne peuvent provenir, sauf exception, que de la rente : les profits (au sens strict), eux, sont en général ramenés par la concurrence à des niveaux nettement plus modestes.
Il existe actuellement différentes sources de rente : foncière et immobilière (liée aux règles d’urbanisme comme aux contingences géographiques) ; pétrolière et plus généralement minière ; et humaine, liée à l’entrée dans l’économie mondiale de masses humaines – des « armées de réserve », dirait Marx – habituées à vivre chichement.
Maurice Lauré – qui présida la Société Générale durant de nombreuses années – avait compris à quel point la dernière de ces rentes risquait d’engendrer des effets néfastes ; en conséquence, ce grand esprit libéral n’hésitait pas à préconiser des mesures propres à modérer le rythme de la mondialisation. Il est dommage qu’il n’ait pas été entendu sur ce point comme il l’avait été, antérieurement, quand il avait conseillé la création de la TVA. Nous aurions davantage de plombiers et d’infirmières, moins d’employés de back ou de front office ; nos ingénieurs seraient moins nombreux à élaborer des modèles d’arbitrage sur produits dérivés et plus nombreux à préparer les énergies de demain : nous en porterions nous plus mal ?
On peut appliquer à la finance ce que l’on disait jadis de l’argent : il peut être un bon serviteur, il est toujours un mauvais maître. En somme, le monde a besoin de Julia Roberts dans le rôle de Pretty Woman : une femme capable de convaincre un Richard Gere – qui jouait le golden boy de cette lointaine préhistoire financière, l’année 1990 – qu’il y a mieux à faire dans la vie que de vendre par appartements un chantier naval acheté en LBO : construire de « bons gros bateaux ».
*Jacques Bichot est économiste, professeur à l’université Jean-Moulin (Lyon III).
Pour en savoir plus :
■ Crise financière: simple coup de tabac ou avais de tempête ?, par François de Lacoste Lareymondie, Décryptage, 31 août 2007
11:50 Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : Crise financière, Société générale



Commentaires
Bien d'accord sur les prémisses de la réflexion de Monsieur Bichot. Il manque l'annonce du remède, à savoir la condamnation formelle du parasitisme sous toutes ses formes et en particulier sous ses formes financières autant que commerciales. Mais tout l'enseignement économique classique avec le marxisme la doctrine matérialiste selon laquelle l'amour du prochain est une illusion vide de sens si on n'en tire pas profit.
Ma conclusion, sans illusion: la doctrine catholique devrait etre enseignée à l'université en complément des théories économiques comme seul remède vrai aux méfaits de l'économie financière.
Cette suggestion ne figurera certainement pas dans les recommendations dela commission Attali....
Ecrit par : Francis de Cock | 02 février 2008
JE NE SUIS QUE DOCTEUR ES SCIENCES.
JE NE SAIS PAS CE QU'EST UNE URL ET JE NE CONNAIS PAS GRAND CHOSE AU MONDE DE LA FINANCE.
JE VOULAIS SEULEMENT REMERCIER LE PROFESSEUR BICHOT POUR LA CLARTE DE SON ARTICLE QUI ME SEMBLE ETRE DE LA BONNE VULGARISATION...
Ecrit par : Boisseau | 02 février 2008
Sauriez vous ou l'on peut trouver les thèses de Maurice Lauré sur le sureffectif, de façon concise et abordable si possible?
Merci
Ecrit par : léo | 02 février 2008
Merci pour cet excellent article, clair et clairvoyant.
Ecrit par : de Rostolan | 02 février 2008
"La forte rentabilité dégagée par les grandes sociétés cotées provient en premier lieu de leur aptitude à délocaliser leur production ; c’est pourquoi elle a explosé depuis un quart de siècle, parallèlement à l’intensification de la mondialisation."
Je ne suis pas sûr que cette phrase soit complètement vraie pour plusieurs grandes entreprises françaises. Oui je la comprends pour l'industrie automobile. Mais pour d'autres secteurs comme la banque (BNPP, SG, Crédit Agricole...), le tourisme (Accor), le transport aérien (Air France - KLM) et même certaines industries lourdes (Lafarge par exemple), il n'y a pas eu délocalisation, sauf erreur de ma part. Il y a investissements à l'étranger pour répondre à une demande locale.
Il n'empêche que cet article est très intéressant !
Ecrit par : Darmendrail | 02 février 2008
Merci pour la clarté de cet article qui met en évidence la distinction que l'on fait instinctivement entre le réel et le virtuel.
Ecrit par : Xavier de Thieulloy | 03 février 2008
Réponse à Francis de Cock : quelques professionnels voudraient qu'il y ait un enseignement d'éthique dans les écoles d'ingénieurs et de management, ou à l'entrée dans la profession. La seconde solution serait d'ailleurs préférable car, si les principes sont universels, un ingénieur de bureau d'études, un directeur d'usine, un responsable marketing et un trader sont affrontés à des cas bien différents.
L'ICP (Institut catho de Paris) a créé une chaire d'éthique financière (Dembinski) ; vous pouvez trouver toutes les indications sur leur site.
Réponse à Léo : M. Lauré a écrit un article dans Futuribles de mai 1993 sur les délocalisations où vous trouverez, je pense, ce que vous cherchez.
Ecrit par : Bichot | 04 février 2008
Je partage complètement ce point de vue avec les quelques nuances émises dans d'autres commentaires.
Je pense qu'il faut retrouver les grands équilibres de la vie économique et de l'économie de marché et que la finance reprenne sa vraie place, celle d'un vrai service aux autres entreprises et non celle d'une toute puissance à son seul profit.
Je crains malheureusement qu'il faudrait une crise plus importante encore pour que l'on voit combien notre économie marche sur la tête et que le système comprenne ses aberrations.
Ecrit par : Bertrand | 04 février 2008
Il ne faudrait tout de même pas oublier tous les bénéfices qu'a apporté la finance durant les dernières décennies, en terme de financement d'innovations, de progrès techniques, de mutualisation des risques (dont les subprimes ne sont que le dernier avatar) de couverture, de protection et d'assurance.
A ce compte-là, non, la finance, même spéculative n'est pas parasitaire, elle est intrinsèquement liée à l'économie réelle (la distinction entre une finance qui serait "virtuelle" et une économie "réelle" est erronée à mon sens).
La toute-puissance que certains attaquent ici a toujours existé. C'est toujours celui qui détenait les cordons de la bourse qui a tenu le pouvoir, cela a toujours été ainsi, même sous la monarchie. Qu'il y ait du sureffectif partout, certes, que les emplois d'infirmière n'intéressent plus grand-monde, d'accord, mais quel est le rapport avec la finance, là-dedans ?
Enfin, je ne vois pas en quoi il faudrait blâmer la mondialisation, qui a permis à de nombreux pays de se développer, et de sortir de la pauvreté. Et tout cela, on peut le dire sans penser une seconde que l'argent fasse le bonheur.
Ecrit par : Polydamas | 07 février 2008
Je suggère à Polydamas de comparer les coûts d'intermédiation d'un fonds d'investissement ( il y avait un bon article là dessus il y a peu dans Les Echos) à ceux d'une banque d'escompte il y a un siècle. Ainsi que les nombreuses éudes sur les "working rich". Il comprendra mieux ce qu'est le parasitisme, au demeurant un phénomène fort répandu et depuis fort longtemps.
Quant à la mondialisation, qui songe à la blâmer ? On ne blame pas un fait, mais une personne. Et quant un phénomène présente certains inconvénients, on peut essayer de les limiter. Est-ce facile ? Parfois oui, souvent non. Les idées de Maurice Lauré pour essayer de les limiter étaient intéressantes : je suggère à Polydamas de lire son article de Futuribles.
Ecrit par : Bichot | 09 février 2008
Sachant que je bosse dans un fonds d'investissement, je ne vois pas vraiment en quoi l'argument de parasitisme serait pertinent, on prélève le prix habituel, i.e, aux alentours de 2-3% des montants gérés. Je ne vois pas où est le parasitisme là-dedans. OK, si on rajoute les commissions prélevées par les banques, on arrive certainement aux alentours de 4-5% mais rien qui ne permet le qualificatif de "parasitisme". En finance aussi, la concurrence a joué.
Quant à l'article de Futuribles, si vous avez un lien sur Internet, je suis preneur.
Ecrit par : Polydamas | 11 février 2008
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